Pourtant, comme de Dieu, Cupidon s’en fout !

On n’est pas sérieux quand on a 17 ans (et encore moins 55 !) On se la joue, on a des rêves de gloire étincelante, seul en scène en « guitar héro », on s’y croit déjà, au sommet devant 10 000 personnes... Les filles à vos pieds, la vie immense, languide, déployée devant soi... Avec sa gueule d’ange alias Keith ou Jimmy, on est en état de grâce, en lévitation, en attente fébrile, dans l’innocence du moment sublime de se fracasser...
Autrefois, il fallait y aller durement à la force du poignet, c’était à celui qui en abattait le plus. La complainte paysanne d’alors, c’était cogner fort, construire son chant à contre champ. Mais cette souche s’est racornie avec le temps. Et de cette gangue familiale engluante, pesante, on s’est finalement lentement extirpé. Opération séduction d’un nouveau genre : “Boys meet Girls” ! Émancipation agraire définitive ! Du bois dont on faisait les manches de serpe, on a façonné des flûtes puis sorti les arpèges. Du fer qui cernait nos vaches, on a fait vibrer la corde avec des trémolos larmoyants. On allait s’y prendre autrement ! Révolution “PSY” à tous les étages. On s’est réinventé une autre famille alors que l’on croyait avoir coupé définitivement le cordon. « Cry Baby », don’t cry ! Le leader charismatique a adopté la figure paternelle quand un autre est devenu la Maman ou la Putain. On fait chauffer l’enceinte avec cette progéniture délirante et sa tonne de linge dans le tambour ! Tous cherchent à se reproduire, alors que nous nous clonions déjà très bien. Grand cercle infernal du dédoublement ! Nous naissons tous célèbres avec nos homonymes. Gémellité fâcheuse entre l’anonyme et le reconnu, le paysan et l’artiste, le père et le fils, l’idole et son fan, le maître et son esclave, l’ange et le diable...
Soudain à force de chavirer, de chahuter, de tirer à hue et à dia, le cœur a fait boum, crucifié net ! Les affects essorés, comme lessivés, se sont dissous... Clash ultime ! La scène “en plan” comme bruit de fond... Même la lumière s’est résignée... Le “héro”, sombre chevalier picaresque a déserté... Reste l’abîme, sidéral, le chant des sirènes de la nuit... Il faut savoir un jour renoncer... Ne plus tenir sa voix... S’abandonner, se laisser pénétrer par la profonde musique de l’existence comme de l’inexistence... La chandelle vacille, elle n’en vaut plus le jeu. C’est l’appel, le grand appel, l’aspiration infinie, la sérénité finale en écho désormais sur la “timeline”... Tout est toujours déjà faussé à force de chercher furieusement la vérité. Nous ne tenons pas les rênes. Les ficelles sont invisibles même aux aveugles... Il est vain de se démener, de se tremper la peau et les os. Il suffit d’attendre, d’observer, les yeux clos, la bouche ouverte... Pourtant, comme de Dieu, Cupidon s’en fout !
JF Barrat clos le 11 août 2015